Ai Fen, cheffe des urgences de Wuhan et lanceuse d’alerte sur le Covid-19, aurait mystérieusement disparu

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Ai Fen ©Yin Xiyuan

Selon les informations du média 60 Minutes Australia, le Dr Ai Fen aurait disparu après avoir donné une interview où elle critiquait les dispositions prises par l’hôpital central de Wuhan.

La cheffe des urgences de l’hôpital central de Wuhan, le Dr Ai Fen, a été à l’origine de l’alerte répercutée par son collègue le docteur Li Wenliang sur la dangerosité du coronavirus. Li Wenliang avait été arrêté par les autorités chinoises fin décembre. Puis, à 34 ans, Li Wenliang est décédé en février du coronavirus (…)

Dr Ai Fen aurait disparu depuis plus de deux semaines

Il y a plusieurs semaines, dans des propos relayés par Le Monde, elle expliquait qu’elle faisait face à des réprimandes sans précédent et extrêmement violentes de la part des responsables de l’hôpital central de Wuhan après avoir partagé une photo d’un rapport de patient intitulé « Coronavirus du SRAS ».
L’image avait été largement diffusée et avait fait son chemin vers le lanceur d’alerte Li Wenliang qui avait sonné l’alarme au sujet du virus, qui a déjà tué plus de 75 000 personnes dans le monde.

Une interview trop encombrante pour le gouvernement chinois ?

Le Dr Ai a accordé tout dernièrement une nouvelle interview à un magazine chinois où elle critiquait la direction de l’hôpital pour avoir rejeté les premiers avertissements du coronavirus. Mais elle n’a pas été revue depuis, a indiqué le média 60 Minutes Australia.

Cette disparition, qui n’a pas encore été confirmée par d’autres médias, survient après que des critiques ont été adressées au gouvernement chinois pour avoir menti et dissimulé des informations clés à toutes les étapes de la crise sanitaire du coronavirus.
Pour rappel, Pékin a d’abord tenté de dissimuler l’épidémie en punissant les médecins qui l’avaient découverte, en niant qu’elle pouvait se propager d’une personne à l’autre.

Chronologie de l’histoire du Dr Ai Fen

L’histoire d’Ai Fen est parfaitement bien racontée par une journaliste de Libération, Laurence Defranoux. En voici un extrait :

Ai Fen est la patronne du service des urgences de l’Hôpital central de Wuhan, situé à quelques kilomètres du marché aux poissons considéré comme l’épicentre de l’épidémie.
Le 30 décembre vers midi, elle prend connaissance du résultat d’analyses d’un des nombreux patients hospitalisés depuis trois semaines avec une infection pulmonaire inconnue. «Coronavirus du Sras», conclut le laboratoire pékinois, qui a cru reconnaître le syndrome respiratoire aigu sévère apparu en Chine en 2003, qui avait fait 800 morts dans le monde et déclenché une modernisation du système de santé chinois.
Ai Wen prévient immédiatement le département de contrôle des maladies infectieuses, et sonne l’alarme auprès des chefs de service sur la circulation d’un virus inconnu et inquiétant.

Ai Fen fait une capture d’écran du rapport du labo, entoure le terme «Sras» en rouge et la fait suivre à une collègue, qui la fait circuler. 
Li Wenliang, un jeune ophtalmologue de l’hôpital, poste l’image sur un groupe de messagerie d’amis médecins en les exhortant à se protéger, d’autant que le patient dit ne pas avoir fréquenté le marché aux poissons.
Dans les heures qui suivent, Ai Fen est «sévèrement réprimandée» par le bureau disciplinaire de l’hôpital, qui l’accuse d’«avoir nui à la stabilité». «On m’a demandé de n’en parler à personne, même pas à mon mari. J’avais l’impression que, à moi toute seule, j’avais ruiné l’avenir de Wuhan. J’étais désespérée», confie-t-elle au magazine chinois People«On dit que je suis une lanceuse d’alerte, mais je n’ai fait que mon travail.» Comme sept autres médecins, Li Wenliang est sanctionné, puis convoqué par la police pour divulgation de «fausses rumeurs».

Rapports modifiés

Le lendemain, le gouvernement chinois alerte l’OMS sur le fait qu’un virus proche du Sras a émergé. Le 1er janvier, Ai Fen reçoit un directeur d’un petit centre de santé qui a très certainement été contaminé par ses patients. Mais pendant encore trois longues semaines, Wuhan, grande ville universitaire et industrielle du centre de la Chine, est laissée dans l’ignorance. L’information est censurée, aucune mesure de protection n’est conseillée.

Selon les témoignages recueillis par Caixin, un autre journal chinois, «le responsable du Parti en charge de l’hôpital ne comprenait pas vraiment ce qu’est une maladie infectieuse et avait interdit aux médecins de faire circuler les informations de santé publique sensibles». 

Dans le monde bureaucratique communiste, où règnent la peur de la punition et le mensonge, des consignes sont données pour qu’aucun cas de Covid ne soit enregistré durant la tenue de deux réunions du Parti communiste, du 12 au 17 janvier, «pour ne pas gâcher l’ambiance», ironisait alors auprès de Libération une journaliste locale. Toujours selon Caixin, l’hôpital central reçoit même l’ordre de maquiller des rapports.

De son côté, Ai Fen affirme que sur le dossier médical d’une infirmière tombée malade, le mot «pneumonie virale» a été remplacé par «infections». Jusqu’au 20 janvier, la transmission interhumaine est niée par les autorités. Seuls les patients qui ont fréquenté le marché aux poissons sont traités comme malades du Covid, les autres affluent dans les hôpitaux généraux, sans procédure particulière.

Début mars, les urgences de l’Hôpital central, où se sont pressés jusqu’à 1500 malades par jour, a retrouvé son rythme habituel lorsque le reporter de People, journal respecté publié par une maison d’édition d’Etat, rencontre Ai Fen. Mais le bilan est lourd pour l’équipe. Plus de 200 soignants ont été contaminés, quatre sont morts, plusieurs sont dans un état grave.

Ai Fen voudrait remonter le temps: «Si mes collègues avaient été prévenus plus tôt, ils ne seraient pas morts. Si j’avais su comment l’épidémie allait évoluer, je serais passée outre la réprimande. J’en aurais parlé partout.»

Morse, émojis et martien.
Les internautes chinois se démènent pour faire circuler, malgré la censure, l’interview du Dr Ai Fen sanctionnée pour avoir informé ses collègues du danger du virus.

Le 10 mars, le nombre de nouvelles contaminations en Chine est en très forte baisse, alors que l’épidémie se répand dans le reste du monde. Le président Xi Jinping se rend à Wuhan pour la première fois, déjà proclamé vainqueur de la «guerre du peuple» contre le virus. Alors que la propagande d’Etat se démène pour vanter la supériorité de la réponse chinoise et effacer les graves erreurs des premières semaines, la confession d’Ai Fen fait tache. People, qui faisait sa une sur «Les docteurs de Wuhan», est interdit.

Les internautes chinois entament alors une course de vitesse pour contourner la très puissante cyberpolice. L’article circule sur les réseaux sociaux grâce à des captures d’écran des pages, ou avec un faux titre en anglais, ou encore en pinyin, une transcription du mandarin en alphabet latin, ou truffé de fautes. Les censeurs les suppriment aussi. Alors, des versions tournent en morse, en émojis et en n’importe quelle langue que les lecteurs passeront dans un logiciel de traduction. Certains poussent le jeu jusqu’à le coder mathématiquement, ou le traduire en «martien», un langage de geeks chinois datant des débuts d’Internet. 


La situation en Chine s’améliore, et le pays n’enregistre plus que des cas importés de coronavirus depuis quelques jours. Le dernier bilan fait état de plus de 82 000 cas détectés et un peu plus de 3 300 morts dans le pays.
Mais un doute persiste sur l’estimation du nombre de décès dans le pays, et plus particulièrement à Wuhan, le point de départ de l’épidémie de Covid-19, où le gouvernement chinois annonce 2 535 décès liés à la maladie.

Source : Valeurs Actuelles / 60 Minutes Australia / Fox News / Libération / Twitter

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