Cette culture mérite-t-elle de survivre ?

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Pour cogiito.com le 18 mai 2020, par Olivier Cohen

Depuis quelques jours, les prises de parole de nos acteurs renommés, de nos metteurs en scène reconnus se multiplient. Au moment, finalement, où les critiques ont le moins de pertinence et surtout où elles présentent le moins de risques. Durant le confinement, alors que le gouvernement multipliait les choix criminels, alors qu’il promulguait des lois liberticides et absurdes, alors qu’il faisait de sa police une milice, lequel de ces artistes a-t-il élevé sa voix ?

Lesquels ont-ils relayé les propos de lanceurs d’alerte, d’associations citoyennes horrifiées par la violence, l’arbitraire de notre société ?

Tous ou presque sont restés aussi silencieux que lors des grèves des soignants, des avocats, des enseignants, ou que lors des manifestations des gilets jaunes, des intermittents et des précaires !

La théorie du ruissellement adaptée à la culture 

Qu’arrive-t-il soudain pour que les paroles se libèrent ? Certains mauvais esprits pourraient imaginer que le réveil des consciences correspond au temps, prometteur, d’une potentielle « reconstruction ». Positives ou négatives, leurs tonitruantes déclarations visent à revendiquer une bonne place dans l’effort de reconstruction. Obtention de moyens, participation à tous les conseils et commissions qui vont inutilement se multiplier, voilà ce qui se joue aujourd’hui ! Après quelques vagues considérations humanistes et écologiques, quelques envolées poétiques, leurs lettres ouvertes, leurs « contributions » concernent toujours une augmentation de moyens ou de pouvoirs.

« Aidez-nous à aider ! », permettez-nous de devenir les « véhicules », « les rames » du renouveau.

De la même manière qu’il faut absolument refuser de revenir au monde d’avant, avec ses pratiques de consommation effrénée, de violence sociale, de destruction des écosystèmes, nous devons corriger les travers de notre Ancien Monde culturel.

Notamment son fonctionnement pyramidal. Confier à quelques-uns, légitimement choisis ou non, la charge de générer les projets de demain semble aussi absurde, illusoire que compter sur le ruissellement financier – concept symptomatique, issu d’un trait d’esprit de Will Rogers, humoriste des années trente.

Le pouvoir aime les relais dociles, il les façonne même avec soin, on le voit en ce moment, mais nous ne pouvons accepter le paresseux abandon de tous les moyens à quelques-uns.

N’existe-t-il pas des organisations professionnelles, des institutions culturelles pour développer des projets solides et pérennes.

Pour générer des commandes, concevoir des actions sur la durée ?

Ne pourrait-on pas plutôt constituer des groupes incluant compagnies, associations, responsables culturels, spectateurs, politiques ? Qui a travaillé dans les grandes maisons sait combien il est difficile d’y montrer la moindre exigence.

…d’innombrables voix condamnent les baronnies qui fonctionnent en vase clos…

Peut-être vivons-nous le moment où nous devons réinventer notre paysage théâtral, public ou privé. Depuis de nombreuses années, d’innombrables voix condamnent les baronnies qui fonctionnent en vase clos et où, trop souvent, un petit potentat distribue quelques aumônes, avant de se réserver à lui-même ou à l’un de ses favoris, le principal des moyens. La marge de création, une fois les productions du maître des lieux effectuées, excède rarement les 5 %. N’est-il pas urgent de trouver d’autres moyens de fonctionnement que ce système quasi féodal ?

L’imposture du metteur en scène, ce nouveau démiurge 

Même s’il existe quelques directeurs passionnés, dévoués à leur tâche, la confiscation des moyens par des individus n’est jamais saine et ne peut, à terme, se montrer productive. Les travers et les dangers de la constitution du réseau des grands centres de création ont immédiatement été dénoncés par ceux qui ont assisté à sa constitution, Vilar le premier. Peut-être parce que ce réseau s’est appuyé sur un métier pourtant juste naissant et des plus ambigus : celui du metteur en scène.

Sans réelle formation en France, ce qui permet toutes les approximations, sans définition claire, il est pourtant devenu la pièce maîtresse de tout équipement culturel.

Aujourd’hui, combien d’auteurs, de compositeurs, combien de musiciens, comédiens, scénographes dirigent-ils des théâtres ?

Quasiment aucun !

Pourtant, ils pourraient, eux aussi, témoigner d’une réelle connaissance des processus de création ou de production. Et pourquoi ne pas placer à la tête de certaines structures des groupes composés de plusieurs artistes locaux ou non ?

Deux raisons semblent présider au choix du metteur en scène comme unique figure tutélaire : en premier lieu, sa dépendance financière à l’économique et au politique.

Il ne peut travailler qu’en synergie avec ses tutelles. Il se comporte comme un organisateur, un gestionnaire et pour cela reste toujours dépendant, sinon corvéable à merci.

À la différence d’un comédien, d’un chanteur, d’un musicien, d’un auteur, dont le travail peut se satisfaire de peu.

Il a donc l’habitude de composer avec le pouvoir.

Ce qui explique d’ailleurs son étonnant silence lors des grandes crises. Des personnalités, habituées à « concevoir », « interroger » n’auraient soudain rien à dire ?

La seconde raison tient à l’absence de toute analyse artistique, de toute compréhension d’une carrière par nos institutions, nos critiques.

Nos professionnels, sont incapables de juger l’œuvre, de la comprendre, la plupart se satisfont d’un discours, ou plutôt de la congruité d’un discours avec les principes, les modes du moment.

Bien sûr, cet aveu d’impuissance sinon d’illégitimité s’habille d’oripeaux chatoyants : des déclarations d’intention, des « visions » dans lesquelles l’amphigouri le dispute à la cuistrerie. Les acteurs ne bougent pas, ne jouent pas ? Il s’agit d’une proposition radicale.

L’œuvre est placée dans un bureau de la Gestapo, une trattoria de la mafia, c’est pour la moderniser. Un ensemble d’artifices qui rappellent le pseudo réformisme, le disruptif de nos gouvernements ubuesques. Pendant près de quarante ans, on a préféré un art de la rupture, de la tabula rasa, de la négation à l’art tout court, multiple, polymorphe, inattendu.

Combien de nos dramaturgies éclatées, de nos compositions novatrices vont-elles survivre ?

Qui les écoute ?

Pourquoi a-t-on condamné au silence d’innombrables créateurs aux pensées divergentes ?

Réorganiser un système, aujourd’hui dysfonctionnel et archaïque, devrait mobiliser nos professions. Irriguer le territoire de propositions concrètes, assises sur des expériences de terrain. Il est nécessaire d’identifier les créateurs, les propositions, leurs finalités… Nos organisations professionnelles d’auteurs, metteurs en scène, comédiens, musiciens en sont capables. Encore faut-il les écouter, et même les entendre.

Il semble également urgent de trouver des solutions pour partager les outils de production et ne plus les abandonner à quelques-uns, mâles blancs issus de bonnes lignées (fils, filles, assistants, protégés…). Les modalités de ce partage restent à définir, mais sans lui, aucun discours sur l’égalité, l’exigence ne pourra être crédible. Des solutions sont déjà mises en œuvre dans de multiples territoires, nous devons les interroger avec humilité, les modéliser, même si se confronter au réel, sans le mépriser, reste difficile à la technocratie contemporaine.

Ne serait-ce que parce que cela implique des efforts et quelques risques ?

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