Entretien avec Geoffrey Turpin, Compositeur & Enseignant

0
1011

Aujourd’hui nous rencontrons une personnalité atypique en marge du « mainstream » musical. Geoffrey Turpin est compositeur de musique avec une activité professionnelle centrée sur la composition de bandes originales qui accompagne des films ou des jeux vidéo, mais il enseigne également la musique à des collégiens !

Mais ce n’est pas suffisant pour lui ! Il est également bassiste/chanteur du groupe lyonnais Poisöncharge.

Etonnamment, alors que la plupart des musiciens se cantonnent à être très bon dans leur style de prédilection, Jeoffrey préfère explorer tous les styles de musiques, du jazz au hard-core-trash-death-metal-D-beat.

Geoffrey est sensible à tous les types de sons. Il le dit lui-même « je suis hyperesthésique ». Tous les sens d’une personne hyperesthésique sont exacerbés. Et il me confiait il y a quelques moi qu’il est également sujet à un des phénomènes potentiels secondaire de l’hyperesthésie : la synesthésie.

La synesthésie est la perception (involontaire) par plusieurs sens d’un seul signal externe. Pour l’exemple, un son ne devrait avoir qu’une incidence sur la perception auditive, mais pour les synesthésiques, cette perception va stimuler d’autres sens.

Dans la pratique, la synesthésie engendre des perceptions plus complexe que la réalité comme « voir » des lettres en couleurs ou ressentir une texture ou même une odeur par la simple vision d’une forme.

La synesthésie rend la perception de la moindre sollicitation externe très « complexe », ou disons plutôt : très riche.

C’est difficile à affronter car c’est épuisant, et n’importe quel signal externe peut ressembler à un feu d’artifice !

Entrevue

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

  • J’ai découvert par hasard sur youtube un gars qui s’appelle Caleb Hyles, et qui enregistre des reprises avec un de ses amis Jonathan Young. Ils reprennent des musiques de cinématiques dont le style original est plutôt classique, et ils transforment ça à la sauce métal avec une base instrumentale très puissante. C’est d’ailleurs un moyen de découvrir le style de musique métal.

On te connait pour ton travail de composition au service de l’illustration d’image ou de scénarios, et tu écoutes du métal ??

  • Je ne le cri pas sur les toits, mais j’ai rejoint un groupe de métal récemment par pur hasard. J’ai trouvé une annonce d’un groupe qui cherchait un bassiste et j’ai foncé… Le groupe s’appelle « Poisöncharge » (avec un tréma).
    Je chante également dans le groupe. Pour être précis, c’est un sous-genre du punk hardcore qu’on appelle D-Beat. D’un point de vue instrumental la basse joue un rôle très important sur la mélodie. Elle se place juste après les voix. La basse est très présente avec par exemple un effet de disto qui lui donne une grande richesse harmonique.
    Le résultat ressemble à du Black Metal des années 90 : peu d’instruments, et beaucoup de puissance. Ce style de musique à une particularité qui m’a étonnée : lors des concerts, on vends plus de K7 que de CD !
    A ce propos, on joue le Mardi 12 février 2019 au « Rock n’Eat Live »à Lyon.

Quand est-ce que tu as ressenti que la musique te faisait « tripper » ?

  • Je me suis vite rendu compte très jeune que j’aimais beaucoup les musiques de film. J’avais la chance d’avoir un père artiste qui sortait des Beaux-Arts, et on écoutait souvent des B.O. de film en voiture. J’adorais être en voiture avec mon père et une K7 de B.O. dans le poste.
    J’ai ensuite commencé par la guitare classique et le solfège. Je redoutais un peu ça, mais avec du recul je me rends compte que la guitare classique m’a énormément apporté pour ma culture musicale.
    Déjà au collège, la prof de musique était enthousiaste à l’idée de me proposer de suivre un parcours de musicologie universitaire. Elle était très clair sur le fait que c’était un parcours difficile…  Mais des questions existentielles me traversaient également, alors j’ai choisi de faire d’abords de la littérature, puis j’en suis venu à la musicologie.

Quel a été ton premier grand pas dans la musique ?

  • C’est quand j’ai composé la musique d’un des premiers courts métrages de mon frère. C’était une composition entièrement à la guitare électrique. J’avais vraiment l’impression que je faisais enfin de la musique.

Peux-tu nous parler de la particularité de ton cursus universitaire, je parle du master de composition de musique de film ? Est-ce que possibilité existe que tous ceux qui passent par ce master produisent la même musique ?

  • C’est l’inverse en fait ! On passe notre temps durant les exercices de master à réinventer ce qu’il est possible de faire dans le cadre donné, et on apprend vraiment à mettre un peu « de nous-même » dans les compositions. Cela permet d’explorer encore et encore jusqu’à avoir une certaine maîtrise de la technique qui nous permet d’être créatif et de sortir des standards.

Y-a-t-il une difficulté à accepter une commande pour un travail de composition musicale ?

  • La première chose c’est qu’il faut avoir ou trouver une sorte d’affinité avec le producteur. Je peux parfois être un peu désorienté par rapport à la demande, ne pas être certain d’avoir compris l’intention… Mais je me lance…

Est-ce qu’il y a une crainte de ne pas réussir ou de ne pas être à la hauteur de la demande sur une commande musicale ?

  • Non… je compose, j’envoie, et advienne que pourra ! Néanmoins, j’ai besoin d’avoir le plus possible d’informations, de détails, d’explication, de commentaires pour appréhender ce que je vais faire musicalement. Il me faut les images du film, le script, et on discute de tout ça pour que je puisse me faire une image mentale.

Est-ce que tu te bornes à la demande du client, ou est-ce que tu mets une part de toi dans la composition ?

  • Chaque composition contient forcément une part de moi, mais ce n’est pas quelque chose que je m’efforce de faire, ça vient naturellement. Ensuite… c’est le réalisateur qui accepte… ou pas. Auquel cas : on reprend.
    La réussite d’un projet audio-visuel dépend essentiellement du relationnel avec le réalisateur.

Comment se passe la phase de création musicale pour toi ?

  • Tout d’abords, faire de la musique est un besoin démesuré ! Il faut que ça sorte ! Mais ce n’est effectivement pas toujours facile, c’est comme un accouchement. Ceci dit, il n’y a pas de frustration, c’est comme un bouillonnement de l’âme et quand ça déborde ça donne de la musique. J’obtiens parfois une musique que j’arrive par avance à expliquer car je l’ai intellectualisé, et parfois je laisse faire le hasard. Mais c’est vrai que j’intellectualise beaucoup ma musique, que ce soit avant ou après.
    L’idée c’est : comment faire ressentir aux autres ce que je ressens moi-même. Il n’y rien de forcément calculé et de mathématique.

Quel sont les conditions, le contexte, dont tu as besoin pour composer ? Est-ce que tu t’inspires de ton environnement, de ce qui se passe autour de toi ?

  • L’environnement m’entrave plus qu’il ne m’inspire… L’intériorisation m’est nécessaire pour créer. Quand je compose, c’est un processus très mental et conscient. La création arrive par l’absence de chaos alentour.

Je te fais écouter un petit morceau et tu vas nous dire ce que ça t’inspire à ton sujet : Ecoute de Nils Frahm « Sweet little lie »

  • … C’est marrant ! c’est quelque chose que j’aurais pu composer moi-même ! C’est simple, très imagé, très coloré ! Quand je compose, j’ai déjà vécu le morceau intérieurement avant. J’ai déjà une bonne idée de ce que je vais obtenir, et quand je m’y mets, la musique s’impose d’elle-même. Le travail, c’est-à-dire la partie laborieuse de la composition, consiste à traduire en son ce que je ressens, ce que je vois.
    D’ailleurs, Je prépare un album en ce moment, et c’est très « désarticulé ». Le seul lien entre les compositions, c’est moi ! C’est parce que dès qu’un style me plait, je m’y essaye… que ce soit du classique, du jazz, du rock, peu importe. Explorer, permet d’évoluer. Ceci dit, « le naturel revient au galop », il y a toujours quelque chose qui m’est particulier dans mes compositions. Sinon, ce serai du plagiat, et ça n’aurai aucun intérêt.
    Je m’inspire de tout et n’importe quoi. J’écoute de la « soupe », parce que ça existe et il faut en tenir compte comme référence. (Et j’en profite 😉).
    Mais les influences externes ne sont pas forcément utiles pour créer. Parfois, un réalisateur va te demander de copier un style, et il faut bien manger !

On le disait en préambule, tu enseignes également la musique à des collégiens. Comment ça se passe ?

  • C’est très gratifiant, mais je dois avouer que c’est parfois un peu frustrant car je me laisse emporter par mon enthousiasme du partage et j’essaie de leur expliquer la musique du point de vue du ressenti mais je ne sais pas s’ils comprennent vraiment ce que j’essaie d’exprimer… Heureusement, il y a toujours quelques élèves chez qui je crois percevoir la petite lueur de la curiosité qui me rassure.

Plus largement, qu’est-ce que tu aimerais nous dire sur un sujet qui te touche ?

  • Je me suis rendu compte écrivant une lettre de motivation quand je devais exprimer mes choix d’étude post-bac que je réfléchissais beaucoup à la « quantité de débat ». On parle beaucoup de tout ! Mais ça fait un moment que je m’interroge sur la qualité de tous ces débats.
    J’ai bien conscience qu’à l’échelle de ce qui nous entoure, l’univers, nous sommes vraiment insignifiant et on s’arrange encore pour ne pas être honnête ! Notre insignifiance est vraiment risible, et on s’efforce d’apporter de la gravité dans tout et n’importe quoi…
    Je fais en sorte que ma musique soit une expression sincère au milieu d’un environnement qui ne l’est pas. Etre honnête dans ce que l’on fait est primordial.

Laisser un commentaire