Ça va ?

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L’autre jour alors que j’étais à la maison avec mon fils, je lui glisse de façon anodine « Alors, tout va bien ? » Il me répond « Oui ça va, Papa ». « Enfin je te dit ça va, mais c’est quand même la 4ème fois que je me fait contrôler par la Police cette semaine, et je trouve que ça commence à faire beaucoup ».

Je sens la tension dans sa voix, un début de tremblement sur ses lèvres est légèrement perceptible, il me regarde avec un agacement très marqué qui fait écho intérieurement. Malgré le sentiment de colère que je sens monter en moi je lui dit sur un ton ironique « tu vois bien que j’ai eu raison de te dire quand tu étais petit que la vie était injuste ». Je sens immédiatement dans son regard que cette « blague » que je lui ressasse depuis l’enfance sera insuffisante, je laisse passer quelques secondes et j’ajoute « tu sais, la police est à cran en ce moment. Entre les différentes manifestations étudiantes, les gilets jaunes le week-end et les agressions/rixes des dernières semaines, je pense qu’ils sont très tendus et qu’ils ont dû avoir des consignes ». S’en suivent quelques échanges apaisés sur les différents événements de la semaine qui ont pu conduire à un renforcement des contrôles, son visage se relâche un peu et il me dit « bon, ils ont quand même été à chaque corrects et polis à chaque fois, mais je trouve quand même qu’être controlé 4 fois en moins d’une semaine c’est quand même pas normal ». Il termine sur un ton plutôt humoristique, je souris, fin de l’histoire.

C’est réglé, on en a parlé, tout va bien,

Ben non.

En tout cas, pas pour moi.

Je ne peux m’empêcher de penser que mon fils, lycéen NORMAL, ayant vécu dans un milieu plutôt privilégié, est « régulièrement contrôlé par la police », et je sens la colère qui monte. Je ne peux m’empêcher de penser que j’ai deux fils, l’un plutôt châtain, les yeux bleus, la peau claire, un look original et atypique, rarement contrôlé par la Police. Et un second, la peau mat, les yeux noir, les cheveux noirs corbeau, un vrai « méditerranéen » avec un look parfois identique à certains jeunes « des quartiers ». Je ne peux m’empêcher de penser INJUSTICE ou plutôt à ce monde qui peut aussi être INJUSTE.

Je pense au « délit de faciès », je pense à ceux qui doivent se faire contrôler encore plus régulièrement, à mon fils qui est « amalgamé », mais à quoi d’ailleurs ? Je repense à ma jeunesse en banlieue, à ces contrôles de police inopinés dans le métro et dans les centres commerciaux, à cette époque je suis habillé en Perfecto noir avec une veste en jean avec des clous et les cheveux très longs, en dehors des normes. Puis je regarde les informations, encore un gilet jaune blessé par un Flashball, les photos sont terribles on a l’impression que la personne est défigurée, REPRESSION me vient à l’esprit. Les périodes les plus sombres de notre histoire me viennent à l’esprit, les mots OPPRESSION et DISCRIMINATION se dessinent, les images des rafles et la déportation, l’ENGRENAGE de la violence, tout se mélange dans ma tête ou règne la CONFUSION …

J’enrage intérieurement, mon souffle est bloqué.

Je me dis que mes grands parents et mes parents n’ont pas vécu tout ce qu’ils ont vécu pour que l’on en soit encore là.

Mais plutôt que de laisser sortir ma rage, j’hésite.

J’hésite sur ce que je dois dire et transmettre à mes enfants, quand faut-il REAGIR et que faut-il TOLERER, jusqu’ou peut-on considérer que quelque chose est NORMAL ? Jusqu’ou doit-on respecter les REGLES ? Quelle est la limite du JUSTE ? A partir de quel moment ne faut-il plus se laisser faire ? Qui à tort, qui a raison ? Trop loin c’est juste qu’où ? Et la liberté, l’égalité et la fraternité dans tout cela ? J’entrevoie des possibilités et des impossibilités, je me pose la question du juste équilibre entre retenue et réaction, de tout ce que j’ai emmagasiné les 50 dernières années de positif et négatif, mon esprit divague et mon coeur balance, je suis touché au plus profond de mon Âme. Je n’obtiens pas de réponse intérieure, mais y réfléchir m’apaise, j’essaie de faire la part des choses et de me mettre à sa place, à 17 ans, aujourd’hui, avec la même volonté de liberté et d’indépendance que j’ai pu avoir 35 ans plus tôt.

Je me détends, je respire.

Chacun sa route, chacun son chemin.

Cette semaine je croise un couple de jeunes « des quartiers » avec le look et l’accent qui les caractérisent, des jeunes « contrôlables par la Police » si on se résume aux caractéristiques. Une dame pressée et plutôt distinguée les croisent, le jeune se retourne d’un coup et lui dit avec une grosse voix « HE, M’DAME » : elle tourne la tête avec un regard un peu tendu, ne comprend pas tout de suite ce qui se passe, la jeune se baisse et ramasse une pochette et la lui tend en disant « VOUS AVEZ PERDU ÇA, M’DAME ». Les visages se détendent, les sourires et remerciements chaleureux effacent les préjugés, j’ai un sentiment de bienveillance à l’intérieur de moi.

Cela me rappelle un gardien de la paix à vélo, l’oreille rivé à son mobile, en centre ville, lorsque je le croise lui à vélo et moi en voiture, je pense tout d’abord « quel exemple donne-t’il », je me dit qu’il brave l’interdit aux yeux de tous avec un sentiment de supériorité puisque d’autres peuvent-être verbalisés pour cela. Puis je prends conscience qu’il sourit et plaisante au téléphone, que l’on est chacun sur une voie séparée par un terre plein, quasiment seuls sur cette route à 2 voies aux abords de la Comédie, que le bon sens voudrait que quand bien même il est interdit de téléphoner à vélo, dans ce cas la le risque me semble inexistant, et puis avec son sourire il l’a vraiment la tête de gardien de la paix.

Je souris, tout va mieux.

Alors je comprends.

Je comprend que la colère est dirigée contre moi-même, contre ma capacité à ne pas prendre position et ne pas transmettre mes convictions et mes doutes. Car si penser m’a donné le sentiment d’avoir une forme de SAGESSE, elle m’avait aussi conduit à une forme de PARESSE, celle de ne pas partager ce qui je pense être BIEN, et pas seulement ce qui ne l’est pas.

Alors mon fils je te dis :
« Est-ce que ce qui t’est arrivé est « normal » ?
Non ça n’est pas normal, et ça n’est certainement pas JUSTE, tu as bien raison de te poser cette question.

Mais je suis fier.

Fier que tu protestes et que tu contestes, que tu saches te retirer quand tu ne te reconnais plus dans un mouvement.

Fier que tu prennes position et que tu n’hésites pas à aider car « ne rien faire » te mettrait hors de toi.

Fier que tu sois fier de tes amis qui ne sont pas dans la norme.

Fier que tu soit libre de penser et d’agir à la fois de façon bienveillante et militante.

Fier que tu puisses aussi te défendre avec les poings et que tu ne profites pas de ta position de force quand tu prends le dessus.

Fier que tu traces ta route et que tu assumes tes pensées et tes actes « à l’aube de tes 18 ans » alors que moi-même j’étais à peine à demi-éveillé à ton âge.

Enfin je suis fier des liens qui vous unissent avec ton frère, si différent dans la forme et pourtant si proche dans le fond, l’enfant unique que je suis vous envie et vous admire, c’est un savant mélange dont je ne connais pas la recette mais qui m’émerveille chaque jour.

Comme le veut notre pacte sur les réseaux sociaux, pas de tag, pas de citation, « mon fils » suffira.

Alors quand je te croiserai tout à l’heure et que tu me diras comme souvent « Ça va papa ? »,
je te répondrai « oui mon fils, ça va »

Et vous, ça va ?

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